Par Fabrice Lauterjung
Compte-rendu de l’exposition This Day at Ten, Le Magasin, Grenoble, 2012
Publié dans le n°12 de la revue ZéroQuatre, 2013
Par Fabrice Lauterjung
Compte-rendu de l’exposition This Day at Ten, Le Magasin, Grenoble, 2012
Publié dans le n°12 de la revue ZéroQuatre, 2013
Un palimpseste est un manuscrit gratté par les copistes afin d'y écrire à nouveau, mais qui, selon un certain éclairage, laisse transparaître le texte effacé. À la lueur de cette définition pourrait s'observer le travail d'Akram Zaatari. Des couches d'images et de textes sur l'histoire du Moyen-Orient (1), par lesquelles, selon la formule benjaminienne, « l'Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation ». La plus brillante étoile serait un film réalisé en 2004 (prix son au FID Marseille), titré Aujourd'hui, et assumé par l'artiste comme pièce maîtresse autour de laquelle s'articule son exposition. Le film est pris dans une mise en scène qui emprunte à la salle de cinéma ses strapontins, un écran de taille conséquente et l'indispensable pénombre sans laquelle une projection (cinématographique autant que vidéo) ne serait que du semblant. Reprise du dispositif cinématographique certes, mais sans chercher à tout prix à transformer l'espace d'exposition en salle. Ainsi, quand nous regardons et écoutons Aujourd'hui, se rejoue dans notre dos – en moins grand –, une scènes du film (2), comme un écho à celui-ci et possible contre-champ. À moins que ce ne soit l'inverse. Car Zaatari est trop conscient des manipulations que médias et régimes politiques font subir aux images pour imposer aux siennes une lecture univoque. Il ne suffit pas de montrer, encore faut-il se demander comment, et pourquoi. Aujourd'hui est en cela exemplaire : il entremêle documents d'archives photos, vidéos, télés, radios, Internet, tout en mettant son propre processus de création en abîme. Par delà l'hétérogénéité formelle, ce sont des sédiments visuels et sonores avec lesquels l'artiste construit une pensée faite film.
Peu surprenant alors que ce soit derrière l'écran d'Aujourd'hui que soit exposée la simulation de la Time Capsule, cette expérience d'enfouissement de documents précieux, illustrée, une salle plus loin, par une vidéo-making-off. Et là encore, making-off ne signifie pas simplement « accès aux coulisses », mais nouvelle strate sédimentaire. Peu surprenant non plus qu'à l'enfouissement succède, par une vidéo titrée Le trou, l'extraction d'une lettre enterrée des années auparavant. Faire remonter à la surface l'histoire d'un peuple, ou bien l'enfouir comme témoignage adressé aux générations futures ; dans les deux cas, l'artiste devient passeur d'un récit qui s'écrit – dans le temps. Comment ne pas penser à Godard et ses Histoire(s) du cinéma, dont les premiers films de l'artiste sont sous influence (3). Et d'autres noms viennent spontanément à l'esprit : Harun Farocki déjà, autre grand arpenteur et archéologue d'images, dont certains passages du film Images du monde et inscriptions de la guerre (4) entrent en résonance avec Aujourd'hui. Walid Raad, bien sûr, avec qui Zaatari a collaboré, et dont le projet d'Atlas Group Archive compile des documents sur l'histoire contemporaine du Liban. Et puis, Khalil Joreige et Joana Hadjithomas pour leurs « images latentes ».
Reste un film réalisé en 2008 : Nature morte (5), avec lequel j'aurais tendance à vouloir clore l'exposition, à rebours du parcours qui semble indiqué. Tout commence dans un espace exiguë ; deux hommes travaillent de la nuit au petit jour. Sont-ils des civils engagés dans une lutte armée ? Fabriquent-ils une bombe ? Où sont-ils et qui est l'ennemi ? Zaatari ne répond pas vraiment, il préfère laisser aux images leur part d'insu, et au spectateur sa responsabilité.
Un palimpseste est un manuscrit gratté par les copistes afin d'y écrire à nouveau, mais qui, selon un certain éclairage, laisse transparaître le texte effacé. À la lueur de cette définition pourrait s'observer le travail d'Akram Zaatari. Des couches d'images et de textes sur l'histoire du Moyen-Orient (1), par lesquelles, selon la formule benjaminienne, « l'Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation ». La plus brillante étoile serait un film réalisé en 2004 (prix son au FID Marseille), titré Aujourd'hui, et assumé par l'artiste comme pièce maîtresse autour de laquelle s'articule son exposition. Le film est pris dans une mise en scène qui emprunte à la salle de cinéma ses strapontins, un écran de taille conséquente et l'indispensable pénombre sans laquelle une projection (cinématographique autant que vidéo) ne serait que du semblant. Reprise du dispositif cinématographique certes, mais sans chercher à tout prix à transformer l'espace d'exposition en salle. Ainsi, quand nous regardons et écoutons Aujourd'hui, se rejoue dans notre dos – en moins grand –, une scènes du film (2), comme un écho à celui-ci et possible contre-champ. À moins que ce ne soit l'inverse. Car Zaatari est trop conscient des manipulations que médias et régimes politiques font subir aux images pour imposer aux siennes une lecture univoque. Il ne suffit pas de montrer, encore faut-il se demander comment, et pourquoi. Aujourd'hui est en cela exemplaire : il entremêle documents d'archives photos, vidéos, télés, radios, Internet, tout en mettant son propre processus de création en abîme. Par delà l'hétérogénéité formelle, ce sont des sédiments visuels et sonores avec lesquels l'artiste construit une pensée faite film.
Peu surprenant alors que ce soit derrière l'écran d'Aujourd'hui que soit exposée la simulation de la Time Capsule, cette expérience d'enfouissement de documents précieux, illustrée, une salle plus loin, par une vidéo-making-off. Et là encore, making-off ne signifie pas simplement « accès aux coulisses », mais nouvelle strate sédimentaire. Peu surprenant non plus qu'à l'enfouissement succède, par une vidéo titrée Le trou, l'extraction d'une lettre enterrée des années auparavant. Faire remonter à la surface l'histoire d'un peuple, ou bien l'enfouir comme témoignage adressé aux générations futures ; dans les deux cas, l'artiste devient passeur d'un récit qui s'écrit – dans le temps. Comment ne pas penser à Godard et ses Histoire(s) du cinéma, dont les premiers films de l'artiste sont sous influence (3). Et d'autres noms viennent spontanément à l'esprit : Harun Farocki déjà, autre grand arpenteur et archéologue d'images, dont certains passages du film Images du monde et inscriptions de la guerre (4) entrent en résonance avec Aujourd'hui. Walid Raad, bien sûr, avec qui Zaatari a collaboré, et dont le projet d'Atlas Group Archive compile des documents sur l'histoire contemporaine du Liban. Et puis, Khalil Joreige et Joana Hadjithomas pour leurs « images latentes ».
Reste un film réalisé en 2008 : Nature morte (5), avec lequel j'aurais tendance à vouloir clore l'exposition, à rebours du parcours qui semble indiqué. Tout commence dans un espace exiguë ; deux hommes travaillent de la nuit au petit jour. Sont-ils des civils engagés dans une lutte armée ? Fabriquent-ils une bombe ? Où sont-ils et qui est l'ennemi ? Zaatari ne répond pas vraiment, il préfère laisser aux images leur part d'insu, et au spectateur sa responsabilité.